Immersion linguistique en milieu d'accueil

26/02/2026

Question écrite de Mme Stéphanie Cortisse, Députée (MR), à Mme Valérie Lescrenier, Ministre de l'Enfance, concernant l'immersion linguistique en milieu d'accueil

Mme Stéphanie Cortisse, Députée (MR).- Madame la Ministre, il me revient que certaines accueillantes en milieux d'accueil voudraient pouvoir parler aux enfants dans une langue étrangère, par exemple en anglais ou en néerlandais, ce qui suscite beaucoup l'intérêt des parents.

On sait d'ailleurs que c'est dès le plus jeune âge qu'il faut ouvrir l'attention des enfants aux langues étrangères. C'est même pour cela qu'a été instauré l'éveil aux langues dès l'école maternelle.

Madame la Ministre, la législation actuelle permet-elle à des milieux d'accueil d'offrir une immersion linguistique ou en tout cas un éveil aux langues étrangères ? Si oui, combien de milieux d'accueil le font-ils actuellement ? Si non, pourquoi ne pas faire évoluer la législation pour le permettre ?

Je vous remercie déjà pour vos réponses.

Mme Valérie Lescrenier, Ministre de l'Enfance.- Madame la Députée, actuellement, la règlementation ne donne aucune indication à ce sujet. Toutefois, l'accompagnement du développement du langage du jeune enfant fait partie intégrante des missions dévolues aux professionnels de la petite enfance. La brochure « Repères pour des pratiques d'accueil de qualité III : « A la rencontre des enfants » (pp.42-47, ONE, 2024) consacre un chapitre à ce sujet et aborde la thématique « d'une langue…des langues en partage ».

Vu le temps qu'un enfant passe avec d'autres adultes en milieu d'accueil, il est essentiel que les professionnels soient conscients qu'ils ont un rôle à jouer dans le développement du langage et de la communication par leurs attitudes et les conditions de vie qu'ils proposent aux enfants. Bien réfléchies, celles-ci permettent d'offrir un maximum d'opportunités à chacun et tous les enfants. La manière dont chacun communique au quotidien, la disponibilité dans l'échange, l'écoute entre les partenaires d'une conversation, sont autant d'attitudes que les enfants observent et imitent. Si le lieu d'accueil peut offrir un « bain de langage » riche et soutenu en français, au travers de multiples propositions (y compris d'éveil culturel), c'est sans aucun doute déjà une opportunité pour tous les enfants concernés.

Cependant, il est possible qu'une partie du personnel s'adresse aux enfants dans une autre langue que sa langue maternelle. Dans ce cas, il est fondamental que les pratiques mises en œuvre par le milieu d'accueil fassent partie intégrante de son projet d'accueil. En effet, la décision d'une ouverture à une seconde langue doit rester un choix éclairé des parents.

J'ai interrogé l'ONE et celui-ci a attiré mon attention sur le fait que certains milieux d'accueil proposent des cours de langue précoce, le plus souvent par une personne externe au lieu d'accueil. L'Office n'encourage pas ces propositions car, d'une part, ces « cours » sont le plus souvent « payants » pour les familles ce qui en limite leur accessibilité, et, d'autre part, ce temps ne correspond pas au « bain de langage » qui est nécessaire pour soutenir le développement d'une langue, du langage et enjeux associés.

Toutefois, je peux vous rassurer que je suis bien consciente de l'importance du plurilinguisme dans notre société. Cependant, je suis également convaincue que les pratiques mises en œuvre par le milieu d'accueil doivent être réfléchies, accompagnées et évaluées afin de s'assurer de la plus-value pour l'enfant et que cela ne le pénalise aucunement dans l'apprentissage du français ni dans son intégration dans l'enseignement fondamental par la suite.

L'ONE a émis des recommandations en matière de développement du langage chez les jeunes enfants. Tout d'abord vis-à-vis des familles, l'ONE encourage le parent allophone à parler dans sa langue maternelle : « Quand des parents ne maitrisent pas la langue française, il est préférable de les inciter à parler dans leur langue maternelle à l'enfant. Pour bien apprendre une langue, l'enfant doit être exposé à un bain de langage riche, c'est-à-dire fréquent et de haute qualité. En d'autres termes, cela signifie que l'enfant doit entendre des modèles langagiers corrects et y être exposé à de nombreuses reprises. Les parents seront davantage en mesure de fournir ces différents modèles appropriés dans la langue qu'ils maîtrisent le mieux. Les compétences apprises dans cette langue se transfèrent vers la deuxième langue (idées, significations, concepts). Le bilinguisme est une chance (…) ! De plus, la langue maternelle est une porte d'accès vers la culture de sa famille, dont l'enfant aura besoin pour développer son identité. Le professionnel de l'accueil peut apprendre quelques mots usuels pour créer du lien entre les différentes situations au début de l'accueil. De même, les livres et les comptines dans d'autres langues permettent de valoriser la langue de chacun. » - Accompagner_le_Developpement_du_langage_2018.pdf – p. 18 (one.be))

Du côté des professionnels de l'enfance, il importe qu'ils veillent à adopter un langage correct, riche et adapté à l'enfant dans ses interactions quotidiennes et à faire place aux différentes langues présentes dans le milieu d'accueil. (Cf. brochure Repères précitée). Il s'agit pour les professionnels de chercher à établir au travers d'expressions usuelles quotidiennes des « ponts » entre la langue utilisée en famille et la langue d'usage dans le lieu d'accueil.

Le professionnel qui maîtrise une autre langue peut par exemple lire une histoire dans la langue de l'enfant, chanter une berceuse, utiliser des expressions du quotidien pour aider l'enfant à faire des liens entre sa langue maternelle et celle du milieu d'accueil. Toutefois, il importe que la langue usuelle du lieu d'accueil (a priori le français) soit utilisée de manière correcte et de façon fréquente.

De plus, il importe de soutenir, dès la formation initiale, une réflexion sur l'usage des langues dans le cadre professionnel de l'accueil. Le catalogue de « Formations continues en accueil de la petite enfance 2025-2026 » reprend plusieurs modules de formation sur le développement du langage à destination des professionnel(le)s des milieux d'accueil de la petite enfance. Parmi celles-ci figure une formation intitulée « Comprendre et Accompagner le développement bilingue harmonieux de l'enfant ». Son objectif est de sensibiliser les professionnel(le)s de l'enfance aux spécificités du développement langagier bilingue. Il y est précisé que la recherche montre qu'en matière de bilinguisme précoce, qualité et quantité de l'input langagier de même que la qualité des interactions sociales sont des éléments essentiels à un développement langagier harmonieux. Les professionnel(le)s de l'enfance ont un rôle à jouer à ce niveau.

J'ai interrogé l'ONE afin de connaître le nombre de milieux d'accueil dispensant d'autres langues que la langue française. Malheureusement, il n'y a pas de collecte de données à ce sujet. Ils sont cependant nombreux à Bruxelles au vu de la multiculturalité. Plusieurs crèches y valorisent la langue familiale avec une diversité dans la composition de l'équipe. Cela permet d'utiliser une autre langue que le français, par exemple lors de la lecture d'un livre, lors d'échanges avec la famille… Dans les autres subrégions, cette spécificité existe aussi. Elle est souvent liée à la maîtrise d'une autre langue par un membre du personnel, voire de la langue des signes. Cette spécificité d'immersion linguistique est alors explicitée dans le projet d'accueil. Donc, de facto, un milieu d'accueil peut l'organiser.

Madame la Députée, nous pourrions faire évoluer la législation en vigueur et rendre cette offre de service structurelle de plurilinguisme dans nos milieux d'accueil. Cependant, mon combat sous cette législature est dans un premier temps de stopper l'hémorragie concernant le personnel, ensuite le stabiliser et en faciliter le recrutement tout en leur offrant un meilleur cadre de travail. Ensuite, que nos enfants soient accueillis de manière qualitative et sécurisée. Une fois le secteur stabilisé, je m'attacherai à voir quelles sont les meilleures pistes pour donner une place au plurilinguisme dans les milieux d'accueil, qui est absolument une question pertinente. Je vous remercie d'ailleurs d'avoir attiré mon attention sur ce sujet.