Question sur la "lecture partagée enrichie"

Question orale de Mme Stéphanie Cortisse à Mme Caroline Désir, ministre de l'Éducation, intitulée «Lecture et écriture partagée enrichie».

Mme Stéphanie Cortisse (MR).- Le 4 décembre dernier, je suis déjà intervenue en séance plénière sur les résultats de l'enquête PISA (Programme for International Student Assessment - Programme international pour le suivi des acquis) pour 2018 en lecture. Cette enquête révélait des lacunes de nos élèves en cette compétence. Leur moyenne était de 481, soit en dessous de celle de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui est de 487.

Or la lecture est un vecteur essentiel de l'instruction au sens large et elle se retrouve dans toutes les matières enseignées. Il est donc nécessaire d'améliorer son apprentissage.

À cet égard, lors d'une conférence organisée dans une école spécialisée de Dolhain en mars 2020, j'ai eu l'occasion de découvrir la "lecture partagée enrichie", une approche interactive, originaire du Canada et développée par le professeur Pascal Lefebvre dès 2011.

Ce sujet a déjà été abordé dans une brochure éditée en janvier 2019 par des logopèdes dans le cadre d'un appel à projets «La Fureur de Lire» s'intégrant dans le plan «Lecture» de 2015 de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ayant pour but de sensibiliser les parents et les professionnels de l'enfance aux techniques de lecture interactive.

Cette méthode diffère de la lecture traditionnelle puisqu'elle vise à développer, de manière préventive, précoce et intensive, les prérequis à un bon développement des compétences en lecture et en écriture.

Pour ce faire, des interactions planifiées sont proposées aux élèves par l'enseignant avant, pendant et après la lecture répétée d'un même livre. En s'appuyant sur les principes fondamentaux de l'apprentissage explicite, selon un schéma modèle, guide et autonomie, les élèves peuvent ainsi développer un sentiment de compétence ainsi que découvrir les possibilités de la lecture et de l'écriture.

Selon Educadys, cette approche aurait déjà démontré son efficacité pour prévenir les difficultés du développement de la littératie, à savoir de l'aptitude à lire, à comprendre et à utiliser l'information écrite dans la vie quotidienne, dans des populations d'enfants issus de milieux socioculturels défavorisés et vise à diminuer les difficultés rencontrées par les élèves ayant des troubles d'apprentissages.

De plus, la lecture partagée enrichie permet à l'élève de créer une approche avec le monde de l'écriture, car il apprend à jouer avec les sons et les lettres, ce qui a des conséquences sur l'écriture partagée enrichie, sa suite logique.

À noter que cette méthode est fréquemment utilisée par les logopèdes pour aider les élèves éprouvant des difficultés, tant dans l'enseignement ordinaire que dans l'enseignement spécialisé.

Madame la Ministre, connaissez-vous cette méthode et qu'en pensez-vous? Votre administration en a-t-elle déjà examiné les bénéfices?

Ne pourrions-nous pas envisager une généralisation de ces pratiques pédagogiques dans l'enseignement maternel pour enrichir les activités de lecture d'histoires aux enfants de trois à cinq ans avant leur apprentissage formel de la lecture et de l'écriture en primaire?

Mme Caroline Désir, ministre de l'Éducation.- Madame la Députée, je vous remercie pour votre question qui met à nouveau en exergue la matière essentielle qu'est la lecture. Nous avons déjà eu l'occasion d'en débattre précédemment. Je vous rejoins sur l'importance de la question.

Les constats ne sont pas neufs. L'enquête PIRLS (Progress in International Reading Literacy-Programme international de recherche en lecture scolaire) montre que la moyenne des élèves, bons ou très bons lecteurs, est plus faible chez nous que dans la plupart des autres pays.

Or l'apprentissage de la lecture constitue une porte d'entrée dans tous les autres. C'est donc pour moi une priorité fondamentale.

La lecture partagée enrichie, dont vous vantez les mérites, est connue de mes services, avec le bémol toutefois qu'il s'agit d'une méthode pédagogique. Les marges de manœuvre des pouvoirs régulateurs sont réduites dans ce cas.

Ce qui est relativement nouveau dans cette approche, c'est que, d'une part, les stratégies de compréhension sont acquises par les enfants dès la maternelle, de manière collective et participative. Cela a un impact certain sur le développement de la conscience phonologique qui conditionne l'entrée dans l'écrit en première primaire.

D'autre part, et c'est sans doute le plus important, il faut que ces stratégies de compréhension et d'interprétation soient explicitement enseignées. Les élèves doivent pouvoir dégager le sens de leur lecture en autonomie.

Comme vous le savez, les référentiels du tronc commun sont en phase de finalisation. Ils viennent d'être déposés sur la table du comité de concertation, à l'exception de celui de français, pour lequel nous procédons encore aux derniers ajustements, tenant compte des préoccupations que vous exprimez.

Pour la lecture, le projet de référentiel se montre ambitieux. Il s'appuie sur un éveil de la conscience phonologique orale dès la maternelle. Très tôt, l'enfant sera ainsi amené à se représenter la langue orale comme une séquence d'unités ou de segments sonores, comme la syllabe, la rime, le phonème. Cette étape fondamentale de l'apprentissage de l'écrit sera désormais un passage obligé pour tous les enfants, ce qui est une réelle évolution.

Sur cette base, les deux premières années du primaire devraient se centrer sur l'essentiel, l'apprentissage de la lecture, indissociable de l'apprentissage de l'écriture.

Les recherches les plus récentes et l'analyse des méthodes utilisées par d'autres pays performants en lecture ont incité les concepteurs du référentiel à faire manipuler la langue, à l'observer et à la mettre en débat dans les approches de lecture et d'écriture partagées et participatives, ne plaçant les premières classifications, formalisations et autres règles qu'à partir de la troisième primaire. Il semble, en effet, qu'une entrée trop précoce dans l'abstraction et les aspects normatifs de la langue freine en réalité les enfants dans leur envie de lire et d'écrire.

Mme Stéphanie Cortisse (MR).- Je vous remercie pour vos réponses, Madame la Ministre, en particulier pour celle concernant le référentiel de français en cours d'élaboration et sur le point d'être finalisé.

Le 17 décembre dernier, vous aviez précisé en réunion de commission qu'il «semble que notre enseignement mette trop en avant le code, l'apprentissage des correspondances entre les graphies et les phonèmes, au détriment parfois des stratégies de compréhension en lecture», et que «ce déséquilibre tire nos résultats vers le bas».

En réponse à une interpellation du 3 octobre 2019, vous qualifiiez déjà le sujet de la lecture de «crucial» et que «selon nos référentiels de compétences, notre enseignement doit progressivement conduire les élèves à s'approprier une œuvre et à partager leur expérience en tant que lecteur ou lectrice». Vous avez également déclaré que beaucoup d'initiatives, comme le projet - cher à Mme Maison - de l'association Silence, on lit! visant à instaurer quinze minutes de lecture par jour, «coexistent et mériteraient une évaluation, voire une généralisation, si elles génèrent effectivement des effets positifs».

Je pense que la généralisation du projet de lecture partagée enrichie dès l'enseignement maternel ne pourrait qu'être bénéfique pour tous les enfants. Il faut certes tenir compte de la liberté pédagogique, et j'y suis attachée, mais le problème est que tous les élèves ne sont pas logés à la même enseigne lors de l'apprentissage de la lecture, qui est, comme vous l'avez répété, primordial. Tous les élèves devraient bénéficier de méthodes qui ont fait leurs preuves scientifiquement.

Je souligne enfin que votre gouvernement s'est engagé, dans sa Déclaration de politique communautaire, à «exposer et valoriser les meilleures pratiques au sein des établissements». Je serai donc attentive aux pratiques que vous allez valoriser pour la thématique essentielle qu'est la lecture.